Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer une partie de la définition proposée par Le Larousse :

« Discussion longue et oiseuse qui n'aboutit à rien de positif (le plus souvent pluriel) »... Ne serait-ce pas un bel exemple de belle croyance à déconstruire ?

Si tu nous lis Mr Larousse...

 Sur notre site, la rubrique Palabres est un espace de discussions, de contributions, de commentaires... Un espace de libres parole(s) dont il est évidemment trop tôt pour prétendre en définir l’objet...

 

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Contributions

  • Invité (Olivier Sauvy)

    Je propose une contribution en plusieurs parties qui s’intéresse aux liens entre les pratiques narratives et les mécanismes du récit… Ce que l’on peut appeler aussi la dramaturgie.

    Il était une fois… mais pas que ! (Première partie)

    « Le monde entier est une scène où tous les hommes et femmes ne sont que des acteurs »
    (Comme il vous plaira - Pièce de théâtre de William Shakespeare)

    Tous des narrateurs ?
    « C’est la structure de la narration qui fournit le principal cadre d’intelligibilité des actes de création de sens dans nos vies ».

    Dans les pratiques narratives, le narrateur est la personne qui vient nous voir, celle qui raconte et se raconte. C’est elle qui compose et agence son récit… c’est elle qui détient les clefs de l’intrigue. C’est elle qui choisit ses mots pour la raconter. Des mots que le praticien prend grand soin de noter pour pouvoir les reprendre à son compte et par ses questions faire avancer le récit.

    Pour Ricoeur, l’homme pourrait être partiellement défini comme une identité narrative fondée sur l’histoire qu’il se raconte à lui-même, une histoire sans cesse reconfigurée par tous les évènements qu’il traverse : « Un sujet se reconnaît à l’histoire qu’il se raconte à lui-même sur lui-même. Il est le scripteur et le lecteur de sa propre vie ».
    Être capable de récit permet d’enchaîner les évènements en séquences et de les inscrire dans une chronologie. C’est la définition même d’une histoire : un fil qui tisse les évènements entre eux pour former un récit.

    Se raconter ce n’est pas seulement se rassembler, c’est aussi s’éprouver comme un acteur en attente de la suite. Se raconter permet d’agir sur soi.

    Raconté, je deviens passionnant…

    « La vie ne vaut-elle que par le récit que l’on peut en faire ? »

    Une histoire, des histoires…
    « Once upon a time, there was a whale with a pair of suspenders »
    (Il était une fois, une baleine avec une paire de bretelles…).
    Avec son concentré d’absurdité, ce début d’histoire entendu à l’âge de 7, 8 ans m’a laissé une marque indélébile..

    Quel que soit son âge, quelles que soient les circonstances, l’être humain a besoin qu’on lui raconte des histoires.

    Dans psychanalyse des contes de fée, Bruno Bettelheim a montré combien le conte était utile à l’enfant : Outre la stimulation de son imaginaire, il lui permet de l’aider à résoudre ses conflits et lui donne de l’espoir pour l’avenir.

    Qui n’a pas expérimenté le plaisir que procure le « contrat de lecture », un endroit de vérité fictionnelle où tout est possible et où l’intrigue peut être gouvernée par la liberté du choix multiple… ?

    Pourquoi les enfants demandent-ils avec insistance qu’on leur raconte une histoire avant de s’endormir ? Pour éprouver les bienfaits rassurants de ce « tout est possible » ?

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  • Invité (Céline GUEHO)

    Pas une contribution mais un commentaire sur votre joli site et la présentation de Narra Vita: votre approche me parle et mérite de faire son son chemin. Cela me semble innovant, humblement expérimental, intéressant et inspiré d'un profond respect de la personne et ça ... nous en avons bien besoin. Bonne continuation , bon développement !

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  • Invité (Valérie Boulanger-Raichman)

    L’évaluation impossible…




    Courage, fuyons ! … 

    Enthousiasmée par ma formation, je me demandais comment commencer pro-gres-si-ve-ment le coaching narratif.
    Cela va de soi, j’étais pétrie de trouille et de doutes et je me disais que le mieux serait de commencer tranquillement avec des porteurs de projets qui souhaiteraient booster leur confiance et seraient éminemment demandeurs d’accompagnement. Ben oui, c’est bien sûr, du coaching individuel « light » quoi ! Ce serait le meilleur moyen de ne pas prendre de risque…

    Alors évidemment cela s’est passé tout autrement. La première expérience qui s’est présentée pour débuter a surgi d’une rencontre improbable avec la principale adjointe d’un collège d’une zone prioritaire du Havre. Et cela avant même que ma formation de coach soit terminée.

    Céline Corlouer m’a fait confiance après une réunion du groupe de travail Promotion du nouveau réseau « Femme et Challenge » de la CCI Seine Estuaire. J’y avais longuement et vivement défendu l’idée que plutôt que de s’investir tête baissée dans une participation que je trouvais anecdotique (un stand promotionnel des femmes qui réussissent au salon de l’Orientation qui aurait lieu dans deux mois), il me semblait plus judicieux d’essayer de comprendre comment les jeunes filles et singulièrement les plus défavorisées socialement, appréhendaient cette question de l’orientation et plus généralement celle de l’avenir. J’avais aussi voulu argué du fait que la question se posait de la même façon pour les jeunes garçons évidemment et que le challenge pouvait être précisément de traiter le sujet de l’égalité de l’avenir en évitant d’introduire le présupposé que les femmes qui réussissaient étaient des exceptions à la règle. Trop véhémente et sans doute maladroite et finalement jugée probablement trop subversive, j’ai été invitée avant la réunion suivante à quitter le groupe et même le réseau car je n’y trouverais « sans doute pas l’épanouissement attendu. »


    Vers le soleil...

    Ma première expérience de coach s’est donc faite avec des adolescent.e.s de 4ème qui venaient sans savoir exactement pour quoi faire à « un cours sur l’orientation… » prévu le vendredi après-midi en fin d’année scolaire.

    Nous l’avons en duo, Olivier Sauvy et moi, abordée en faisant bien comprendre que nous étions novices dans notre approche, qu’il s’agissait d’un laboratoire et que nous avions éminemment besoin d’eux pour nous aider à les aider. Bref, je me souviens leur avoir dit que je les considérais comme des chercheurs sur ce sujet, au même titre que nous et que nous allions ensemble mener l’expérimentation.

    Ils nous ont aidés au-delà de nos espérances.

    Alors soyons clair : il nous a fallu abandonner très vite l’illusion de maitriser le process (comme ils disent à la CCI ).
    Rien ne s’est passé comme prévu dans le dispositif imaginé. :

    Jamais les 20 élèves n’ont été présents en même temps dans la classe. Certains étaient en voyage, d’autres pouvaient être exclus, ou bien encore des surveillants venaient en pleine séance pour chercher un élève convoqué chez le principal. Quelques-uns encore, lors d’une séance qui avait lieu le même jour que la présentation du collège aux futurs 6èmes, étaient parrains d’un groupe auquel ils faisaient visiter l’établissement et venaient montrer fièrement et chacun à son tour (disons presque tous les quarts d’heure) la salle polyvalente et l’atelier en disant « mais ça vous ne l’aurez sans doute pas ». Une des élèves a même invité le petit groupe de 4 ou 5 élèves de CM2 qu’elle pilotait à s’installer dans le cercle avec nous pendant presque 20 minutes…

    Par ailleurs, alors qu’il avait été convenu que les deux professeurs devaient rester en retrait en assistant à la première séance, l’un d’entre eux s’est senti obligé de sermonner sa classe avant la fin des deux heures sur leur comportement dissipé craignant que nous soyons déstabilisés par le « bordel ambiant » dans la co-création des règles de ce groupe pour bien fonctionner ensemble. Il avait bien senti que les élèves nous testaient et il souffrait pour nous en voyant l’énergie que nous devions déployer pour créer au plus vite l’alliance car nous n’avions que 5 séances programmées. Et comme elle s’était créée sur des bases non orthodoxes, il ne l’avait pas ressentie comme je l’avais ressentie. Il avait dû être probablement touché par l’épuisement d’Olivier après cette séance de découverte mutuelle. (En off, dans la voiture en rentrant, Olivier m’a dit « je crois que des 4èmes, c’est la limite de ce que je peux faire. Je me sens plus à l’aise avec des plus âgés… ». Je suis bien certaine qu’il s’est depuis débarrassé de cette croyance limitante…)

    Et puis, comme cela fonctionnait plutôt bien mais semblait trop court nous avons décidé, à mi-parcours avec les élèves, d’ajouter 2 séances supplémentaires pour mener à bien notre expérience…


    Sous le soleil…

    Mais dès la troisième séance, nous avons déjà reçu le chaleureux cadeau de plusieurs moments d’émotions fortes qui ont soudés le groupe de manière inattendue.

    Après avoir réalisé leur arbre de vie individuellement, c’est T. , un grand garçon blond, solide et habituellement extrêmement discret, qui s’est proposé pour commencer à le présenter au groupe. Il a donné le ton de l’exercice en débutant bille en tête sur ses racines et en évoquant la mémoire de son grand père si inspirant. C’est Olivier qui le questionnait et j’étais ravie de pouvoir regarder tranquillement le spectacle de cet adolescent qui prenait si visiblement plaisir à s’exprimer en public en répondant à ses questions délicates et rayonnait littéralement.
    Nous avions passé la consigne avant l’exercice qu’il était possible de coller un post-it de soutien sur l’arbre de ceux qui présenteraient leur arbre. Avant de se rasseoir, il a demandé à récolter ces fruits colorés qui avaient été posés par certains de ses camarades et les a regardés et rangés dans son cartable comme s’il s’agissait de pierres précieuses.

    Boostée par cet exemple, A., une ravissante jeune fille qui depuis le démarrage s’était montrée très enthousiaste, s’est élancée pour présenter son arbre. Après trois ou quatre questions posées avec beaucoup de précautions par Olivier, elle a préféré retourner à sa place submergée par l’idée de l’émotion qui montait et qu’elle semblait anticiper alors qu’Olivier lui demandait juste de choisir quelle partie de son arbre elle avait envie de nous présenter.
Olivier m’a alors passé le flambeau.

    L’émotion est encore montée d’un cran quand S., jolie jeune fille revendiquant systématiquement son identité turque, souvent très tendue, décrite par ses camarades comme intelligente mais agressive et qui parlait habituellement très fort, s’est accroupie en dessous de son arbre et a raconté d’une voix douce son histoire et l’importance qu’avait dans sa vie le souvenir de sa sœur.
    Les post-it sont arrivés en nombre, venant de toutes les filles principalement et elle s’est rassise toute détendue et je l’ai trouvée particulièrement en beauté.

    Sous le soleil…

    Alors que je me demandais si j’allais proposer qu’un autre élève présente son arbre car il ne restait plus qu’une vingtaine de minutes, à mon grand étonnement, T n°2, petit trublion spontanément « attachiant » (pour reprendre son terme) mais qui était absent la séance d’avant parce qu’il s’était battu très violemment avec son camarade W. s’est avancé comme volontaire. Le professeur présent nous avait informé que ce dernier revenait tout juste des trois jours d’exclusion de la classe suite à cette bagarre et j’avais remarqué qu’il était resté en retrait du cercle pendant toute la séance. Il a tenu à raconter ses racines et le drame autour de sa naissance et sa petite enfance. Je me souviens pour ma part de tous les détails de son histoire mais également de la sensation que j’ai eu de me blinder toute entière pour le soutenir et le protéger de toutes mes forces. Bien évidemment, je ne l’ai pas interrompu avant d’avoir réussi à boucler une conversation narrative « soutenante » et qu’il ressorte serein de cette présentation.
    Olivier m’a raconté plus tard que lui avait les larmes aux yeux et m’a dit qu’il était face à la classe et que plus de la moitié était en larmes.
    Ensuite, et bien que la sonnerie de l’heure de la sortie ait sonné, tous les élèves ont voulu rester écrire leurs petits mots de soutien et sont allés accrocher leur post-it à l’arbre de Tn°2 avant de sortir.
    En fait, pas tous. Je me suis aperçue que W. qui aimait bien se faire remarquer, était resté assis seul et observait la scène. J’avais déjà pu constater que ce garçon, un peu enveloppé mais néanmoins mignon à croquer, était très créatif et aimait se singulariser. Preuve en est qu’il avait décidé de ne pas faire un arbre de vie mais de s’atteler à faire cet exercice en dessinant un ananas comme support. Je lui avais fait remarquer que ça ne posait pas de problème mais qu’il n’y avait juste pas de racine. Il avait décidé de rester sur ce support- là qui lui convenait le mieux.
    Lorsque que tous les autres étaient partis et alors que Tn°2 étaient en train de ramasser tous ses post-its, W. s’est approché et a posé ostensiblement son post-it en déclarant à Tn°2 : « Il t’en manquait un ! ».




    Exactement

    Il y eut ensuite quelques moments de cafouillis turbulents mais plutôt joyeux et des petits moments de grâce. Ces moments où vous voyez des visages s’éclairer, des silhouettes se redresser… où tout vous semble évident et terriblement facile.

    Il y a aussi ces incroyables moments de rencontre, de LA rencontre…
    Une jeune fille alors qu’elle n’était involontairement pas là à toutes nos séances (elle faisait partie des germanistes en voyage en Allemagne à la date de la première séance et absente à la troisième séance car elle avait été convoquée en tant que déléguée de classe) semblait particulièrement intéressée par l’expérience. Elle décodait en temps réel toutes les intentions des exercices que nous proposions. C’est aussi elle qui, bien qu’elle vienne pour la première fois lors de la séance de l’arbre de vie, m’a demandé tout de go : « Est-ce que je peux écrire noire sur mon tronc ? ». Et moi je me suis entendue lui répondre sans réfléchir : « Bien sûr, tu peux l’écrire exactement où tu veux et même plusieurs fois si tu veux. C’est toi qui sait, c’est toi qui décide, c’est TON arbre… ».
    A la cinquième séance, elle a formulé clairement que sa qualité pour se sortir des problèmes était l’argumentation. Et cette qualité, elle nous en a fait la démonstration à plusieurs reprises et nous a notamment prouvé qu’elle pouvait s’en servir pour aider les autres. C’est dans une de ces occasions que je lui ai glissé : « tu ferais une très bonne avocate ». Et là, j’ai vu en un instant ses traits se renfrogner en disant « mais les avocats ça défend des gens qui font des horreurs, des meurtres, des gens pas bien… ». Comme je lui ai répondu du tac au tac « mais il existe d’excellentes avocates qui peuvent choisir leurs clients… et qui peuvent même devenir juge…si jamais elles le souhaitent », j’ai vu son visage se ré illuminer.

    Bref, en ce qui nous concerne, nous serons toujours fiers de la recommander car elle a sacrément bien défendu notre démarche…

    En effet, à la quatrième séance nous sentions bien que nous étions loin d’avoir « embarqué » tous les élèves vers cette envie de se sentir auteur de sa vie, de son avenir. Nous leur avons dit que nous leur proposions deux séances supplémentaires mais à la condition expresse qu’ils soient intéressés. Ils ont été quatre à dire non et parmi les quatre qui préféraient retourner en cours « normal » se trouvait T, le premier volontaire de l’arbre de vie. J’ai eu un petit moment de doute où je me suis dit, là, on a été mauvais. Mais D. a exprimé clairement et fortement son soutien à cette idée de séances supplémentaires et finalement cette option a été retenue par les élèves sur place puis par les professeurs et l’administration par la suite.

    Alors certes, nous ne saurons pas avant la fin de leur troisième (en juin 2019) si cette expérience a permis que cette classe soit plus intéressée par les dispositifs d’accompagnement pour l’orientation (journées portes ouvertes, rdv conseillers d’orientation, etc.). C’est l’indicateur que la principale adjointe a proposé de nous renvoyer pour évaluer cette expérimentation.

    Cela dit, avant la fin de cette mission expérimentale (bénévole, il faut bien l’avouer ; donc qui ne coûtait rien à l’administration), nous avons eu la surprise mi-juin d’être appelés par le secrétariat de la cohésion sociale de la mairie du Havre pour une réunion avec des associations sur le décrochage scolaire.
    A ce moment-là, personne n’avait envoyé de compte rendu sur notre expérience et la proviseure adjoint nous avait juste indiqué avoir demandé un retour à des élèves et aux professeurs.

    Fin juin, après la dernière séance, nous avons eu une réunion rapide de bilan de l’expérience, Nous avons commenté et illustré le compte-rendu que j’avais écrit pour le collège et Céline Corlouer , par ailleurs très occupée par toutes les tâches de cette fin d’année scolaire et l’organisation du Brevet des collèges s’est contenté de nous dire que de son côté elle avait eu des retours très positifs et nous a donné comme unique document la lettre écrite et signée par Diaryata qui se terminait par « Merci de nous avoir permis de vivre cette expérience qui nous a et nous aidera encore dans notre vie. »

    Pas à coté

    C’est aussi cette expérience qui nous a permis d’étayer notre discours et d’être devenu visiblement assez crédibles pour proposer d’intervenir professionnellement avec la rémunération correspondante.

    Nous avons pu décrocher deux missions pour intervenir auprès des élèves et étudiants d’établissements privés de la ville.
    Mais surtout après la réunion nous avons proposé/été sollicités de rentrer dans un Plan d’Accueil et d’Accompagnement, un dispositif pluridisciplinaire concentré sur 5 semaines pour accompagner des « décrocheurs scolaires ».
    Ça semblait évident comme suite logique et pourtant…
    Est apparue très vite une interrogation : Un atelier de coaching narratif… et ça s’évalue comment alors ?
    Car c’est la question que l’on vous pose mais c’est également celle que je me pose aussi intérieurement. Cela me paraît une telle responsabilité d’accompagner des adolescents en difficulté dans cette période particulièrement fragile !

    Pas très décentrée comme question… ?

    Pas n’importe où
    Avant même de commencer la première session, ce chemin de l’évaluation m’est plutôt apparu impraticable.
    La seule appréciation qui m’est apparue possible c’est celle de suivre au plus que l’on peut l’intention que l’on a pour ces jeunes. Et celle que j’ai écrite pour expliquer/vendre notre démarche est la suivante : leur permettre d’« Accrocher un rêve, se construire un avenir... » .


    Stéphane Cordier, le coordinateur d’une des deux Missions de Lutte contre le Décrochage Scolaire au Havre nous a fait confiance et a donc accepté la proposition que nous lui avons faite d’intervenir une fois par semaine pendant 3 heures. J’ai donc envoyé le devis/convention pour ces 15 heures d’atelier collectif.

    Il était convenu que nos séances auraient lieu le vendredi après-midi. La veille de la première séance, Benjamin Bellego, l’éducateur qui coordonnait le programme de l’équipe nous a téléphoné pour nous dire que le lycée était fermé ce vendredi en raison d’une panne de chauffage. On était à mi-novembre. Notre première rencontre avec « les décrocheurs » n’a pu se faire que le 23 novembre 2018. Nous arrivions donc dans le dispositif plus tardivement, moins en amont dans la démarche que ce qui était prévu.

    A la première séance, notre première intention à Olivier et moi était évidemment de créer l’alliance. Benjamin, avec humour, nous avait présenté avant aux ados comme NarraVita : des vendeurs de jus de fruits multivitaminés et nous a dit qu’il venait assister à la première séance pour voir si cela se passait bien…
    Ils sont tous arrivés un peu en retard, les uns après les autres. Nous avons vite compris qu’après presque 2 semaines qu’ils avaient passées ensemble, leur groupe n’était pas stabilisé. En effet, au départ ils étaient une dizaine mais rarement présents au même moment. Et finalement à cette séance de découverte avec nous ils n’ont été que cinq à venir : 4 filles et 1 garçon entre 16 et 17 ans.
    La dernière arrivée, K. , une jeune fille plutôt bougon a fait la tête toute la réunion, a déclaré à plusieurs reprises que l’histoire des autres ne l’intéressait pas et qu’elle savait ce qu’elle voulait faire et qu’elle n’avait aucunement besoin de suivre ce programme. Elle n’est jamais revenue…
    Avec les autres l’alliance s’est créée vraiment très vite à notre grand étonnement et celui de Benjamin qui est parti au bout d’une demi-heure en disant qu’il voyait que tout allait bien.
    C’est vrai que cela se passait bien. Nous nous sentions à l’aise, et après que l’on se soient présentés rapidement les uns les autres, nous avons commencé par parler de notre humeur du jour avec des cartes supports Emojis. La plupart des jeunes se déclaraient fatigués, indifférents et/ou sceptiques. Heureusement la mienne était « motivée » et j’étais même prête à leur vendre Mes jus de fruits multivitaminés…
    Nous avons ensuite pris le temps avant la récréation de fixer les règles de notre groupe pour se sentir bien. En dehors des règles classiques tournant autour de la confidentialité, de la bienveillance et du non-jugement, revisitées avec leurs propres mots (Respect, écoute c’est-à-dire ne pas se couper la parole, politesse) sont apparues une demande « d’organité » décrite comme l’envie de faire des choses ensemble en s’organisant, de la possibilité de rire (mais pas trop fort et cerise sur le gâteau : un petit goûter.

    Et après la récréation, Olivier a posé tout de go la question « Il y a un mot que je trouve moche et que je ne comprends pas. Qu’est-ce que c’est qu’un "décrocheur" » ? Est-ce que vous avez l’impression d’être des " décrocheurs" ? ». Cela les a surpris car ils ne connaissaient pas le mot et/ou l’appellation. Et à partir de cette question chacun a raconté son histoire de décrochage.
    Leurs histoires étaient en général émaillées d’exclusions d’établissements avec fracas, insultes voire « violence aggravée ».

    Avec eux nous avons ensuite cherché à construire un personnage de fiction qui serait le super héros décrocheur. Les caractéristiques physiques et contexte familial et social ont été l’occasion de projections diverses. Mais ils sont tombés très vite d’accord sur des caractéristiques psychologiques : le bon décrocheur est quelqu’un qui a peur de la critique (susceptible), quelqu’un qui est volontaire, exigeant, qui prends position (dit Non à un moment), courageux, déterminé et ambitieux…

    Alors bien sûr, leur mode de fonctionnement n’a pas changé pour autant. A chaque séance, ils arrivaient en ordre dispersé. Un autre garçon a rejoint ce groupe, mais ils étaient rarement tous les cinq présents en même temps.
    Nous avons respecté la règle du goûter à la lettre car nous avons vite compris qu’ils avaient faim, vraiment faim et qu’ils ne voulaient pas pour autant aller à la cantine car pour la payer, il fallait faire une demande d’aide sociale. Ils nous ont très vite faits confiance et nous ont raconté, au détour de questionnements plus larges des situations socialement très difficiles.

    Nous ne savons donc pas exactement ce que nous leur avons apporté au cours de ces cinq séances en dehors du goûter mais il me reste il me reste en mémoire quelques indicateurs qualitatifs et subjectifs :

    • L’illumination du regard de M., un jeune garçon blond passionné de free style en trottinette qui suivait toujours ce qui se passait dans la classe la tête de côté d’un air triste et ailleurs et qui à la quatrième séance, après m’avoir dit alors que l’on faisait l’arbre de vie « mais à quoi ça sert tout cela pour notre projet, moi je vais aller en apprentissage peinture » s’est tout à coup totalement animé et enthousiasmé quand je lui ai dit « ben à viser plus loin, à préparer le coup d’après pour aller vers tes rêves… ».
    Il s’est mis alors à remplir frénétiquement les branches en gros et gras, alors qu’il avait inscrit laborieusement, avec minutie et en tout petit ses qualités sur le tronc. Lors de la présentation de son arbre aux autres où il se tenait si droit et si fier défendant ses projets de créer son parcours skate park etc,, je lui ai fait remarquer qu’il était sacrément passionné et que c’était une qualité rare qu’il avait oublié d’inscrire sur son tronc. Je lui ai envoyé au hasard un feutre violet que j’avais sous la main, et bien que cela ne soit pas dans les codes couleurs de son arbre, il a saisi le stylo et a écrit en Gros et sans hésiter Passionné sur son tronc.

    • La complicité incroyable qui s’est installée dès la deuxième séance avec I. un garçon brun (enfin au début il gardait sa capuche), vraiment fin et subtile, qui nous a présenté un clip extrêmement violent sur l’addiction vu par un rappeur et qui l’a décortiqué plan par plan avec Olivier. Il a ensuite voulu jouer seul le rôle de décrochage scolaire qu’il nous a interprété avec brio, scotchant tout le monde. Il répondait aux questions narratives mais avec une autre voix et une attitude corporelle inquiétante. Et avec un tel plaisir manifeste.
    Sa reconnaissance plusieurs fois exprimée de nous occuper d’eux et son émotion de nous entendre lui dire qu’il avait un talent artistique évident résonnent encore pour nous. Alors certes son projet immédiat était une seconde pro en logistique mais cela a également donné un sens aux carnets qu’il remplit sur les personnages de séries et leur psychologie, sur le plaisir qu’il a gouté à jouer un rôle.

    • Les sourires retrouvées de M. et O. deux jolies jeunes filles aux styles très différents, l’une noire comme l’ébène et très apprêtée et l’autre au teint translucide toujours en jogging, mais qui toutes les deux avaient été rabaissées par leurs professeurs devant leur classe respective avant de « péter un plomb ».

    • La fierté de T. la jeune fille qui se sentait quelconque et qui a eu la surprise d’être celle qui a trouvé l’appellation pour ce groupe remplaçant celle des décrocheurs : LES FUGITIFS S©LAIRES. Sans oublier, son étonnement quand elle a vu notre émotion lorsqu’elle a chanté à la dernière séance.

    • Et puis évidemment, cerise sur le gâteau : la dernière séance surréaliste.
    Alors que le lycée était fermé aux élèves car nous étions le vendredi 21 décembre à 13h pendant le repas de noël des professeurs et qu’il n’y avait plus cours pour les élèves « normaux », les garçons de notre groupe ont fait le mur pour rentrer et assister à notre atelier et les filles ont appelé au téléphone le coordinateur pour qu’on leur ouvre.
    Une séance inoubliable d’où M. a été exfiltré pour un rdv avec les éducateurs et son père et dont il n’est pas revenu car Benjamin a préféré le laisser savourer un moment de complicité rare avec son père auquel il avait expliqué très clairement et fièrement ses projets.
    Et puis, beaucoup de rires, de joie et cette vision de T. chantant à nouveau pendant qu’Olivier et I. dansaient avec connivence et sur la pointe des pieds pour nous amuser.
     
    Juste en dessous !


    Alors si l’évaluation quantitative me paraît vraiment illusoire, en toute subjectivité me reste une sensation.

    Et donc, plutôt que de (me) rappeler que le lycée professionnel Lavoisier dans lequel s’est déroulée cette expérience était en préfabriqué et se trouvait en face de la nouvelle déchetterie municipale…

    ϖ Je me souviens que ce lycée se trouvait à 150m du cimetière de Bléville où se trouve la tombe de mon grand-père Ernest si chaleureux et qui ressemblait tellement à Bourvil…
    ϖ Je me souviens alors qu’une des chansons fétiches de Dina Scherrer, qui m’a tellement encouragée, est précisément une chanson chantée par Bourvil : La tendresse…
    ϖ Et je me souviens de cette chanson tendrement mélancolique en guise de conclusion:


    C´était tout juste après la guerre,
    Dans un petit bal qu´avait souffert.
    Sur une piste de misère,
    Y´en avait deux, à découvert.
    Parmi les gravats ils dansaient

    Dans ce petit bal qui s´appelait
    Qui s´appelait
    Qui s´appelait
    Qui s´appelait.

    […]


    Non je ne me souviens plus
    Du nom du bal perdu.
    Ce dont je me souviens
    C´est qu´on était heureux
    Les yeux au fond des yeux.
    Ouais
    Et c´était bien
    Et c´était bien…

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